Août 2021

Interview croisée : Valérie Brunel, Eric Lenoir et Jérémie Ancelet
Intervenants au séminaire
"Pour la regénération du vivant"

 

Valérie Brunel, Jérémie Ancelet et Eric Lenoir seront réunis du 14 au 17 août à la Tuilerie de Talouan dans l’Yonne pour animer le séminaire « Pour la régénération du Vivant ». Ils présenteront les constats socio-écologique actuels et les pistes de résilience. Ils aborderont des questions touchant tout autant à la société et son rapport au vivant, le paysage ou encore la permaculture. Ce séminaire se constitue de deux stages qui donneront aux participants des multiples réponses et solutions concrètes pour se projeter, changer de regard sur le monde à venir et nous l’espérons leur donneront de quoi écrire un avenir plus souhaitable au sein de leur projet existentiel (création d’un Ecolieu, déménagement à la campagne, appliquer la permaculture, construire un paysage plus résilient…). Nous avons eu envie d’interroger les intervenants sur quelques-uns des thèmes qui seront abordés durant ces 4 jours.

Devant les constats des évènements que l’on peut malheureusement qualifier de catastrophes, quelles sont vos préoccupations majeures actuelles et vos espoirs ?

Valérie Brunel : Nous avons amplement dépassé les limites de la planète, et les dérèglements qui nous attendent ne font que commencer. Ma première préoccupation est de faire tout ce qui est en mon pouvoir pour contribuer à une direction écologique rapide de notre tissu productif, afin que nous revenions si possible et aussi vite que possible à l'intérieur des limites planétaires. C'est pourquoi je me suis investie dans la construction du parcours de la Convention des entreprises pour le Climat, qui réunit 150 dirigeants et leur « Planet Champions » pour un programme de redirection écologique de 10 mois. 

Ma seconde préoccupation est de contribuer à soutenir les écosystèmes vivants, là où j'en ai la capacité, c'est-à-dire en particulier à la Tuilerie de Talouan. 

Et ma dernière préoccupation est de développer notre résilience face aux crises qui s'annoncent, à tout points de vue, à commencer par notre résilience sociétale. 

Eric Lenoir : Il est difficile de trier parmi les préoccupations majeures. Les constats sont alarmants et nombre de perspectives sont sombres et apparemment inéluctables. L’érosion dramatique de la biodiversité, la perte probable d’une partie de la ressource en eau, le réchauffement climatique local autant que global tiennent le haut du podium, car elles intègrent le processus vital. Mais les questions indirectes, allant des bouleversements sociaux liés au monde du travail à la pression démographique liée aux déplacements humains, ainsi que tout leur cortège de conséquences (alimentation, santé, culture…) cernent le podium lui-même. Mon espoir principal réside dans le fait qu’il subsiste un certain nombre de leviers pour limiter la casse, améliorer notre capacité à faire face aux enjeux monumentaux qui arrivent, à défaut de les éviter tout à fait. 

Jérémie Ancelet : « Je suis triste de constater combien nos activités humaines peuvent changer le visage actuel de la terre. Triste et parfois en colère de voir que nous sommes partout à prendre la place sans prendre soin, à enlaidir, à grignoter, à araser, à consommer… Triste et complètement fasciné que nous en arrivions à compromettre l’incroyable homéostasie des écosystèmes, à mettre en péril la viabilité de notre planète. Et  triste qu’on ne se réveille pas à grande échelle, qu’on ne voit pas la beauté de ce qui nous entoure, l’extraordinaire matrice du vivant qui nous permet tous les jours de vivre.

Avec les questions autour de la notion vertigineuse d’effondrement j’ai tout d’abord réagi en voulant créer des lieux de résilience, capables de répondre à nos besoins vitaux. Mais j’ai vite pris conscience que c’était une réaction survivaliste un peu égoïste face à la peur de mourir. Mais c’est un cheminement logique, légitime et je crois que c’est ce qui a, petit à petit forgé chez moi une nouvelle façon de voir les choses. Aujourd’hui je ne cherche plus à « me sauver », mais m’efforce à rester en lien avec le non humain. De garder à la conscience ce lien intime qui me lie aux plantes, aux animaux, à la terre et aux éléments qui la composent : le souffle du vent dans les arbres, le chant des oiseaux, la texture du sol sous mes pieds, la rugosité d’une roche… ce qui fait la matrice de là où je suis au-delà de notre agitation humaine. J’éprouve le besoin de ne pas me faire happer par un quotidien qui petit à petit perd pied avec la réalité de cette trame que l’on nomme notre environnement. De fait je n’agis plus "pour" chercher à construire un futur viable, mais plutôt "avec" ce qui fait sens au jour le jour en tant qu’être humain, au sein du vivant. "Comment continuer à générer de la vie plutôt que de la détruire ».

Quel est votre définition du « vivant »? et quelles seraient les pistes intellectuelles et/ou concrètes pour repenser cette notion?

E.L. : D’un point de vue biologique, on peut définir le Vivant par toute forme de vie organique, unitaire ou assemblée au sein d’un écosystème. Mais ce serait négliger des entités vivantes plus complexes, comme les rivières, les océans, les biotopes en général. Cela inclut évidemment l’humain, qui n’y est ni central ni dominant.

« Vaste question que de définir le vivant… ! Car sans les étoiles et les forces physiques qui les animent serions-nous là par exemple? Où commence le vivant ? Je pourrai peut-être le définir comme étant cet équilibre d’éléments qui interagissent de manière créative en systèmes de plus en plus complexe. Et c’est peut-être là qu’à notre échelle humaine il y a eu une rupture, nous agissons sans "inter"agir. Quand nous débarquons quelque part nous avons un projet sans nous soucier du lieu dans lequel nous arrivons, pourtant là où nous arrivons il y a déjà des choses que se passent, des êtres qui habitent et vivent.

Comment peut-on envisager de produire de nouvelles pratiques et de nouveaux paradigmes dans la société civile, économique et politique pour juguler rapidement les effondrements en cours? Quelles sont les limites que vous entrevoyez à une révolution nécessaire de nos modes de vie?

V.B. : Vaste sujet ! La prise de conscience sur l'état de la planète et sur la nécessité de changer de modèle de civilisation augmente rapidement, mais nous sommes pris dans différents engrenages qui rendent la redirection difficile. Ce qui freine aujourd'hui les révolutions nécessaires relève de différents volets, comme par exemple nos trajectoires sociotechniques qui freinent notre capacité à changer rapidement de modèle productif. Mais je citerai principalement deux freins, de nature anthropologique. L'histoire de l'humanité est une longue lutte contre la pauvreté, la maladie, la famine, la guerre, la souffrance... Le capitalisme libéral nous a apporté une paix relative, une vie plus longue et plus douce, un confort sans précédent, une abondance de nourriture et de biens, l'illusion de valoir plus par ce que l'on possède... Consommer moins, c'est, déjà, renoncer à valoir par ce que l'on a. Alors oui, on pourrait imaginer une évolution des valeurs vers l'immatériel. Mais aller vers la sobriété, dépenser moins d'énergie, c'est aussi renoncer à une partie de notre confort de vie. En tant que consommateur, il nous est très difficile de renoncer volontairement à notre standard de confort. Enfin, pour quelqu'un qui réussit dans un système qui repose sur une production importante et une consommation importante, il y a finalement peu d'intérêt à se diriger volontairement vers un système sobre. Même si l’on parle aujourd’hui « d’opportunités business » liées à la transition écologique, il n'y aura pas au global plus d'argent à gagner ou de business à développer dans une société sobre. Il va falloir inventer de nouvelles manières de faire tourner l’économie et de réussir, dans une société sobre, reposant sur l'immatériel.

J. A. : Je pense qu’il est nécessaire de reprendre conscience des processus du vivant car c’est bien de cette base dont nous sommes issus et dont nous dépendons. Les sciences nous offrent déjà aujourd’hui la possibilité de (re)découvrir le monde du vivant et des inter-actions qui font sa richesse, de mieux comprendre les interdépendances et les répercutions de nos activités anthropiques. Et c’est en mettant soi-même « les mains dans la terre » que nous pouvons petit à petit reprendre pied avec cette réalité. Se rendre compte de ce que ça implique comme connaissances et savoir-faire pour simplement répondre à nos besoins fondamentaux. Le reste n’est qu’un leurre très ponctuel dans la généalogie de notre planète. Un leurre qui certes apporte du confort et une très relative sécurité, mais au combien provisoire ! Et pour seulement une poignée d’humains , car même dans nos sociétés tout le monde n’arrive pas à s’insérer dans le système qui est proposé, sans  parler de tous ceux à qui ce système coûte même la vie. Nous constituons des sociétés qui avons choisi le développement technologique, mais il y a d’autres formes de développement plus nourrissants intérieurement et moins destructeurs basées non pas sur l’exploitation des ressources, mais l’inter-action avec ces ressources. Mais tant que nous ne serons pas au pied du mur nous seront tentés de continuer cette fuite en avant dans l’illusion d’une société dépendante du pétrole. Il est donc vital de prendre conscience de notre interdépendance avec le vivant.

 

E.L. : Quitter le monde consumériste tel qu’il s’est construit en nous intégrant depuis plusieurs générations implique de reprendre pied, de s’ancrer à nouveau dans le fait naturel, la terre, le cycle des saisons. L’un des plus grands écueils rencontrés, pour opérer la prise de conscience de la gravité de la situation actuelle est la déconnexion de la majorité de la population – principalement citadine, mais pas exclusivement - avec les données simples du monde vivant. Dès lors qu’on perd la conscience de ce qu’implique notre façon de nous nourrir, de l’enchaînement de phénomènes naturels ou d’actions anthropiques qui le permettent, on ne peut pas envisager l’une des problématiques essentielles liée au réchauffement climatique. Le steak vient d’un animal qu’on a élevé, nourri, abattu et découpé en morceaux ; les tomates achetées l’hiver proviennent de serres surchauffées, sont dénuées de nombreuses vitamines, poussent sur un substrat qui n’est plus le sol ; il ne peut pas y avoir de pommes s’il n’y a plus de pollinisateurs et plus de blé sous un climat devenu aride ou, au contraire, trop humide et donc plus de pain, de pâtes, de biscuits... En devenant avant tout consommateur, le citoyen a oublié de quoi il dépendait fondamentalement, qui se passe en amont des étagères des commerces qu’il fréquente.

Quelles sont les expériences pédagogiques actuelles et novatrices que vous pouvez imaginer pour servir un avenir plus durable » ?

V.B. : Plein !!  Nous avons nous avons devant nous un vaste programme ! Il s'agit déjà de surmonter les trois fractures dont parle Otto Scharmer : Fracture avec le vivant, fracture avec les autres, fracture avec soi. Pour la première, il s'agit de reconstruire ou de retrouver notre lien ou vivant, par des expériences comme celle que nous allons vivre ensemble lors du séminaire "pour la régénération du vivant". Il s'agit aussi de comprendre les lois du vivant et d'apprendre à vivre et à produire selon elle. Pour la seconde fracture, il s'agit de reconstruire notre unité sociale. Pour la 3ème, de retrouver notre spiritualité naturelle, c'est-à-dire notre lien au tout et à ce qui est vivant en nous. 

Il s'agit aussi de réinventer nos manières de produire, de consommer et de vivre. C'est un immense programme que nous avons devant nous et je suis heureuse d'y contribuer modestement par ma fonction d'artisan du changement.

E.L. : Ces expériences pédagogiques doivent beaucoup passer par le désir, le plaisir, la satisfaction et l’émerveillement. Immersion, expérimentation, apprentissage en accord avec les besoins que seront ceux auxquels on peut s’attendre ; réparation de ce qui a été détruit, embellissement de notre environnement (du paysage au sens large à la moindre parcelle de terre, objet…), il est prépondérant de montrer qu’une partie de l’avenir est tout bonnement souhaitable et que les modifications nécessaires pour accueillir ce qui vient intègrent un grand nombre d’aspects positifs. Déconstruire les imaginaires pour y intégrer de nouvelles formes de considération pour la réussite, le confort, le bien-être fait partie des outils susceptibles de nous aider à répondre aux nécessités du monde qui vient.  

J.A. : Education biocentrique, école dans la forêt, éducation bienveillante, développement des compétences du 21ème siècle, dynamiques locales (monnaies locales, réseaux d’entraide, réparcafé, nouveaux modes de gouvernance...), CNV, développement personnel, expériences de groupe, intelligence collective, permaculture, artisanats, compagnonnage, développement de la spiritualité au sens de la connexion au vivant…

Il s’agit de vivre de nouvelles expériences, des expansions de conscience, de sortir l’humain de sa vision anthropocentrique, tout ça à travers des expériences qui redonnent du sens, de la valeur non marchande, répondent à nos besoins et désirs profonds et permettent de se rendre compte qu’on peut faire autrement…

Produire sa nourriture, viser la résilience alimentaire est au coeur du sujet de beaucoup des stages de Célestine, quelle sera la place de ce sujet dans le séminaire?

E.L. : Elle sera centrale, cette notion étant tout simplement indispensable pour comprendre la nature des impondérables. Il ne s’agit pas pour autant pour chacun de savoir produire sa propre nourriture –on ne saurait imaginer un modèle unique de résilience ou de transition personnelle, mais tout au moins de comprendre ce que représente se nourrir dès lors que l’on doit totalement repenser les modèles économiques, notre recours aux énergies extérieures à nos propres corps, notre adaptation aux bouleversements climatiques et sociaux. 

J.A. : Produire sa nourriture est évidemment un thème prépondérant quand on parle de permaculture. C’est en effet une nécessité incontournable qui offre une porte d’entrée idéale pour renouer avec le vivant. Mais dans une communauté humaine nous n’avons pas tous les mêmes aptitudes et centres d’intérêt, et il ne s’agit en aucun cas que chacun produise sa propre nourriture. Dés lors comment construire des communautés avec des agrosystèmes durables et résilients inspirés du fonctionnement des écosystèmes naturels? Nous en parlerons pendant le stage !

Que pensez-vous de la multiplication des Ecolieux, Eco-hameaux ou habitats communautaires en France et de la vague actuelle des départs des urbains dans le monde rural?

E.L. : Je remarque en effet que les écolieux se multiplient, corollaires de l’exode urbain et des nécessités d’apprendre de nouvelles modalités sociales et écologiques, mais aussi parfois de financer cette transition par la création de ces écolieux. L’un répond aux besoins de l’autre, et pour l’instant les deux croissent en nombre. C’est une bonne nouvelle que tant de personnes quittent le cadre totalement urbain dépendant pour viser une autonomie et transmettre les savoirs nécessaires.  Reste à veiller à la qualité des savoirs transmis et à l’éthique qui anime ces lieux et ceux qui les gèrent.

J.A. : J’y vois le besoin de vivre de nouvelles expériences et de trouver des modes de vie qui font sens, le besoin de sortir d’un système qui ne présente plus beaucoup de perspective ne serait-ce qu’à moyen terme.

La permaculture peut-elle être le nouveau socle théorique et le nouveau modèle applicable par les individus, famille ou groupe s’installant dans les Ecolieux afin de repenser les productions de nourriture mais aussi pour consolider les liens humains ? 

J.A. : La permaculture est pour moi un prétexte pour réapprendre à nouer le lien avec ce qui nous entoure, humain et non humain. Elle ouvre une base de réflexion à un nouveau socle de savoir-être qui se répercute sur les savoir-faire. Ces limites serait de la prendre comme un dogme et de se cantonner à sa théorie. Il y a autant de permacultures que de personnes qui la pratiquent. Cependant en s’appuyant sur les connaissances du vivant et les modèles naturels, sur le bon sens et l’étude des systèmes, elle ouvre un champ des possibles incroyablement fertile et prometteur qui vise à intégrer nos activités humaines dans la trame plus large du vivant.

La permaculture n’est pas une technique de jardinage, mais une éthique de vie visant à soutenir et nourrir de façon positive les interactions avec soi-même, les autres et notre environnement. Elle devient alors un outil supplémentaire en fonction de nos besoins et du contexte.

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Valérie Brunel

Valérie Brunel est docteur en sociologie, psychosociologue, fondatrice du cabinet Kairos. Accompa- gnatrice des transitions profondes, intervenante en organisation et formatrice, elle participe activement au développement du domaine de Talouan pour qu’il devienne un lieu de recherche et de transmission à visée spirituelle et écologique.

Eric Lenoir

Éric Lenoir est formateur paysagiste et pépiniériste dans l’Yonne, en Bourgogne. Diplômé de l’École Du Breuil, il s’est spécialisé dans les milieux sauvages et aquatiques. Très sensible aux bouleverse- ments écologiques actuels, au service d’un futur qu’il souhaite plus respectueux des écosystèmes (dont l’Homme n‘est qu’un maillon), il transmet avec passion sa connaissance du vivant dès que l’occasion lui en est donnée.

Jérémie Ancelet

Jérémie Ancelet est formateur certifié et designer en permaculture, diplômé en biologie des orga- nismes et des populations (animales et végétales). Ancien habitant icaunais, il anime avec une énergie très appréciée des formations régulières partout en France et en Europe depuis de nombreuses années.

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